jeudi, 17 novembre 2005
La fausse sérénité de Magritte
L’œuvre de Magritte, qui dénonce la fiction de la représentation, est elle-même trompeuse. La fixité de son style fait croire à une immobilité de l’esprit comme son ironie à une sérénité profonde. Dès le départ, il est vrai, apparaissent les dominantes de sa peinture : pureté des lignes et des couleurs, étrangeté des situations, éloquence des titres, obsession du bleu horizon, omniprésence des nuages. La dynamique de l’œuvre de Magritte, il ne faut pas la chercher comme pour la plupart des peintres dans une diachronie, mais dans une synchronie. C’est un mouvement permanent qui la commande, qui alternativement met la réalité au bord du rêve et le rêve au bord du cauchemar.
L’étrangeté, faussement tranquille, peut devenir inquiétante. En vérité, la menace n’est jamais loin. Elle apparaît évidemment dans La Bataille de l’Argonne qui doit être rapprochée de La Vie ordinaire : dans un cas, un nuage et un rocher placés parallèlement surplombent un paysage campagnard endormi ; dans l’autre, le rocher est placé au-dessus du nuage qui le cache d’une boule argentée symbolisant la fleur chez Magritte. La menace est réduite à sa plus simple expression dans La Malédiction où elle prend la forme d’un unique cumulus. Généralement, elle apparaît dans un contraste entre l’azur et la nuée, mais aussi dans une double temporalité, entre la permanence et la finitude. Même figée dans le marbre, la beauté du monde toujours est menacée : un nuage n’est jamais loin d’un buste de femme à l’antique. Insaisissable et flottant comme un nuage, le temps devient lourd et écrasant comme la pierre dont est faite une pyramide de lettres (L’Art de la conversation IV) ou une chaise monumentale où repose une petite chaise en bois (La Légende des siècles).
L’insolite néanmoins l’emporte sur l’inquiétant, qu’il prenne la forme d’un visage caché par une pomme (Le Fils de l’homme) ou d’une pluie d’hommes au chapeau melon (Golconde). Même sous la nuée menaçante, le monde peut s’irréaliser en se dédoublant comme dans L’Empire des lumières, où un ciel de jour se superpose à un paysage de nuit éclairé par un lampadaire de ville. D’une manière plus éclatante encore, l’imaginaire triomphe du réel dans Le Château des Pyrénées, qui couronne un rocher en lévitation au-dessus de la mer et qui logiquement, tout comme les châteaux construits en Espagne qu’il symbolise, pourrait avoir pour sous-titre : le rêve plus fort que la mort. C’est ce qui fait de Magritte en dernière analyse un peintre profondément surréaliste, au fond un poète plus qu’un métaphysicien.
12:50 Publié dans Beaux-arts | Lien permanent | Envoyer cette note
lundi, 14 novembre 2005
Variations sur le voile
Une nouvelle édition du Dictionnaire des idées reçues accueillerait le mot voile avec cette définition : "Il souligne ce qu’il cache."
Une femme musulmane qui, en France, se couvre pour ne pas être sexuellement provocante ne craint pas de l’être autrement - elle cherche même à l’être le plus souvent. C’est la première contradiction du port du voile qui en révèle toute l’imposture, le voile censé masquer (ou souligner…) une différence sexuelle ne servant qu’à accuser une différence culturelle. Il est une seconde contradiction que symbolise malgré elle la femme voilée qui simultanément manifeste, par le port du voile, son rejet de la civilisation occidentale et, par sa présence ici, son attachement à cette même civilisation. Comme s’il s’agissait pour elle, dans un curieux rapport d’intérêts, de limiter les avantages de la civilisation occidentale en retournant un inconvénient de la civilisation musulmane en avantage contre l’Occident.
Si l’on voile les femmes, pourquoi ne pas voiler les femelles dans le monde animal ? Cela permettrait aussi de les reconnaître plus facilement.
11:10 Publié dans Genres | Lien permanent | Envoyer cette note
samedi, 12 novembre 2005
Le prépuce du pain
Le croûton du pain est l’un des derniers privilèges revendiqués par les femmes. Ce privilège, pour dérisoire qu’il soit, n’en est pas moins savoureux. Quelque bon psychanalyste verrait dans le croûton le prépuce du pain.
10:55 Publié dans Divertissement | Lien permanent | Envoyer cette note
jeudi, 10 novembre 2005
L'autre clandestinité
La France d’aujourd’hui nous invite à renouer avec l’esprit de clandestinité, à retrouver le peuple de l’ombre, à redécouvrir de vieilles liaisons secrètes.
17:10 Publié dans Civilisation | Lien permanent | Envoyer cette note
lundi, 07 novembre 2005
La barbarie vue par la sociologie
Violence en bande, viol collectif, destruction par le feu : on a toujours appelé cela barbarie. En langage de sociologue, on appelle cela misère et mal de vivre.
17:35 Publié dans Civilisation | Lien permanent | Envoyer cette note
samedi, 05 novembre 2005
Sous l'oeil des nouveaux barbares
Décadence et barbarie voisinent toujours, non parce qu’elles se ressemblent, mais parce qu’elles s’attirent comme deux personnes de sexes opposés.
11:00 Publié dans Civilisation | Lien permanent | Envoyer cette note
jeudi, 03 novembre 2005
Le vice contre l'oisiveté
L’oisiveté est la mère de tous les vices, mais le vice est encore le meilleur remède à l’oisiveté.
10:10 Publié dans Médication | Lien permanent | Envoyer cette note
mardi, 01 novembre 2005
Bruckner et Mahler
La symphonie mahlérienne avant que d’être une révolution est un héritage. Mahler doit beaucoup à Bruckner. Cette dette, il ne l’a jamais ni contestée ni oubliée. C’est la postérité de Mahler qui est ingrate avec Bruckner. Qui mettrait aujourd’hui Bruckner devant Mahler ?
La chronologie même en est brouillée. Prenons le dernier mouvement de la Troisième de Bruckner, écoutons cet adagio qui s’anime entre les bois et les cordes pour finir, avec l’appui des cuivres, en un allegro moderato comme une marche à travers la forêt viennoise. Une oreille attentive mais plus habituée à Mahler qu’à Bruckner croirait y reconnaître des accents mahlériens. Quel étrange renversement de perspective !
Il est bien d’autres phrases annonciatrices de Mahler chez Bruckner, notamment dans les aigus des bois du premier mouvement de la Première ou dans la sonnerie des cuivres de la fin du premier mouvement de la Troisième. Les majestueuses dissonances du premier mouvement de la Sixième de Bruckner annoncent aussi clairement celles de Mahler. Mais remettons la perspective dans le bon sens.
L’inclination à la lenteur, le goût pour l’ampleur de la phrase, la recherche de sonorités nouvelles sont d’abord chez Bruckner. Et puis certaines préférences instrumentales, avec la montée en puissance des cuivres (qui déjà ont acquis un autre statut depuis Wagner), comme une prise du pouvoir par les cuivres dans l’orchestre symphonique. D’emblée, la Première de Mahler ne conteste pas ce coup de force, mais le confirme. Et la parenté avec Bruckner, celui de la Troisième notamment, apparaît dès l’introduction, sans attendre l’explosion du dernier mouvement. Mahler libère, accentue là où Bruckner retient.
Il reste pourtant une communauté de sons dans certaines introductions laissées aux bois, l’irruption subséquente des cuivres, puis l’alliance des bois et des cuivres, ou encore les lents et longs crescendo des violons. Mahler, par l’utilisation d’instruments inattendus, y ajoute des incongruités sonores comme pour exprimer une ironie, un scepticisme, une perte du sens. L’atonalisme, entre ironie et subversion, n’est pas loin.
Mais entre le dernier Mahler et le dernier Bruckner, il est encore des correspondances sonores ou instrumentales, à travers notamment la primauté retrouvée des instruments à corde. Celle-ci toutefois ne sert pas les mêmes états d’âme : chez Bruckner, c’est la confiance en Dieu qui se fait mélancolie (et non doute) avec l’âge tandis que chez Mahler, c’est le doute qui se mue en désespoir. La mort d’un enfant est passée par là, mais pas seulement : l’adagio de la Dixième culminant, après les stridences angoissantes des violons, en une terrible sonnerie des cuivres traduit le désespoir d’un homme revenu de Dieu face au néant.
15:40 Publié dans Clef de sol | Lien permanent | Envoyer cette note
vendredi, 28 octobre 2005
La Révolution ou la mort du bel esprit
La Révolution française qui fut -peut-être- politiquement nécessaire, socialement inévitable, a été culturellement un désastre. En répandant partout, en France puis dans l'Europe entière, un nouvel esprit, elle a ruiné l’ancien. Il faut mesurer ce qui a été perdu : le naturel de la noblesse, la liberté de la dispute, l’intelligence des salons. Sous ces différents rapports, la Restauration fut même pire que la République ou l'Empire : les romans de Stendhal et de Balzac en portent témoignage. Ce qu’il faut donc regretter, ce n’est pas la monarchie, mais l’esprit d’Ancien Régime - perdu à jamais.
10:30 Publié dans Civilisation | Lien permanent | Envoyer cette note
mardi, 25 octobre 2005
Morand et Larbaud
Il y a du Morand en Larbaud, à moins que ce ne soit le contraire. Si les deux styles sont différents, les deux mondes se ressemblent. La même alternance de sentimentalisme et de cynisme les domine. Les mêmes personnages, vivant de luxe et de désinvolture, les traversent, à vive allure évidemment, d’un pays à l’autre, puisque le principal trait commun de ces deux mondes est un élégant et dansant cosmopolitisme.
11:50 Publié dans Lettres | Lien permanent | Envoyer cette note


