lundi, 25 mai 2026
L'Amour de soi à l'ère du téléphone mobile
Le téléphone mobile ou cellulaire crée un égosystème où l’individu postmoderne trouve une pleine satisfaction de lui-même, comme les personnes habituées à leur miroir. Mais à la différence de celui-ci, il lui offre bien plus que son reflet, puisqu’il met à sa disposition tous les embellissements possibles et imaginables. L’amour de soi peut être exclusif de tout autre amour, et il procure avec le téléphone mobile un bonheur ou une illusion de bonheur par la magie de la virtualité.
12:03 Publié dans Psyché | Lien permanent
dimanche, 10 mai 2026
De la tyrannie en amour
Dans l’amour du Narrateur d'A la recherche du temps perdu pour Albertine, tout est sentiment d'exclusion, désir d'immixtion, volonté acharnée d'occuper la vie de l'autre. Et cela va jusqu'à la mise en place d'un système – qui ne dit pas son nom – de surveillance et de séquestration. Telles sont les conséquences extrêmes d'un amour obsessionnel qui tourmente son objet parce qu'il tourne sans fin dans le cercle infernal de la jalousie. La question fondamentale est de savoir s'il y a là comme une fatalité de l'amour exclusif, voire de l'amour tout court. Pour le dire autrement : l'amour est-il, comme par nature, nécessairement tyrannique ? L'exemple de l'amour du Narrateur pour Albertine répond à cette question : l'amoureux ne devient tyran que lorsqu'il doute de l'amour de l'autre et plus encore de son propre amour.
00:58 Publié dans Eros | Lien permanent | Tags : proust
vendredi, 10 avril 2026
Le Docteur Jivago, du roman au film
Le Docteur Jivago est avant tout le grand roman de Boris Pasternak qui connut une première édition en 1957. Le destin même de ce livre tient du roman d’espionnage, avec le passage du manuscrit en Occident avant sa possible destruction, consécutivement à la proscription de son auteur en Union soviétique. Le film que tira du livre en 1965 un grand studio américain, sous la direction de David Lean, en fit la gloire bien plus encore que le Nobel de littérature attribué à son auteur en 1958, jusqu’à faire de l’ombre au texte lui-même qui s’inscrit pourtant dans la tradition du grand roman russe.
La littérature ne résiste pas toujours à la puissance du cinéma, surtout lorsque celui-ci dispose de toute la machinerie de Hollywood, renforcée ici par le message anticommuniste que portait l’histoire de Jivago au temps de la Guerre froide. Cependant, si le film s’écarte parfois du livre, ce n’est pas du point de vue politique, mais dans la conduite du récit. Il paraît utile de dire quelques mots sur ce point, sans chercher à diminuer les mérites d’un film qui, avec ses grands effets et ses évidents artifices, doit être regardé pour ce qu’il est : une belle romance sur fond de tragédie historique.
Le Docteur Jivago est, à l’écran comme dans le texte, un hymne à la vie, à l’amour, à la beauté du monde contre les folies des hommes et les ravages de l’Histoire. La qualité littéraire du roman – écrit par un poète, faut-il le rappeler – tient en particulier aux descriptions d’une nature souveraine, toujours somptueuse dans la succession de ses cycles saisonniers, qui sont magnifiquement rendues dans le film. Il y a là toute une dimension naturaliste au sens premier de ce terme qui n’a en rien été sacrifiée à l’efficacité de la réalisation.
En revanche, c’est bien la recherche d'une efficacité narrative qui, conformément aux canons du cinéma hollywoodien, a conduit le scénariste à réduire la vie d’un médecin idéaliste à la ressemblance de Tchekhov, bousculé dans ses espérances par les tragédies de la période bolchevique, à une histoire d’amour miraculeuse et pourtant impossible avec une institutrice parée de toutes les vertus. Ce qui correspond dans le livre à quelques épisodes de la vie de Jivago est devenu dans le film le destin d’un poète qui devait nécessairement rencontrer sa muse. Et comme ce schéma artificiellement romantique n’y suffisait pas, la musique de Jarre est venue souligner par l’obsédant thème de Lara l’inéluctabilité de ce destin.
Evidemment, il ne faut pas se priver de voir ou revoir le film, qui toujours conserve sa capacité à impressionner et émouvoir le spectateur ; mais il ne faut pas renâcler devant l’obstacle que constituerait la longueur du roman pour le lire, car il contient, outre les descriptions déjà évoquées, bien des personnages, des situations ou des considérations, notamment sur l’art ou la révolution, qui ne sont pas dans le film et qui peuvent passionner ou seulement retenir le lecteur.
09:33 Publié dans Kino, Lettres | Lien permanent | Tags : pasternak, lean
mardi, 24 mars 2026
Les Deux caractères de la Révolution
Plus que deux figures, ce sont deux caractères qui se sont opposés durant la période révolutionnaire : Danton le jouisseur et Robespierre le vertueux. Evidemment, il ne faut pas se laisser tromper par les mots. La jouissance suppose la vitalité, mais elle peut aller de pair avec la corruption. A l'inverse, la vertu contraint la vitalité, mais sans garantir la morale ou la bienfaisance dans les actes.
En politique, le mauvais épicurisme peut faire autant de mal et même plus encore que le vertuisme : l'histoire romaine au premier siècle de notre ère l'a bien montré. Mais sous la Révolution française, c'est le vertuisme qui a donné les plus grands crimes. Et il a bien fallu revenir à une forme de légèreté pour soulager les esprits après la Terreur, même si cela n'a eu qu'un temps. Le vertuisme n'est pas mort avec Robespierre.
09:40 Publié dans Politie | Lien permanent
samedi, 21 mars 2026
Le Présent antérieur
La temporalité intérieure se distingue fondamentalement de la temporalité extérieure. Alors que celle-ci s'ordonne ou se divise en trois temps, celle-là se laisse dominer par un ou deux temps : un passé qui ne passe pas et un avenir qui n'est pas encore arrivé (pensons au mot de Pascal : « Nous ne nous tenons jamais au temps présent. »). Le présent intérieur, lorsqu'il n'est pas qu'un flux de conscience, s'absorbe dans un présent antérieur, conscient ou inconscient, qui est celui de la mémoire et qui peut redevenir un présent tout court par la force de l'évocation ou de l'émotion jusqu'à occulter la temporalité extérieure.
12:03 Publié dans Philosophia | Lien permanent
dimanche, 08 mars 2026
Le Feu sacré de l'égalité
Le discours sur l’égalité entre les hommes et les femmes a tout du discours révolutionnaire qui ne finit jamais. La révolution a beau avoir eu lieu, elle est toujours en marche, comme si l’horizon de la nouvelle humanité ne faisait jamais que reculer. Cela vaut évidemment pour l’égalité entre les sexes qui, dans sa forme absolue, est un mythe que l’on entretient comme un feu sacré. Et tant pis si ce feu dévore l’humanité de l’intérieur jusqu’au péril de son extinction.
17:44 Publié dans Jeu de massacre | Lien permanent
mercredi, 04 mars 2026
L'ironie comme une ressource consolatrice
« Plus vous serez intelligent et plus vous souffrirez. » Schopenhauer prenait tout au tragique. Il savait être caustique ou mordant (comme en témoigne son art de l'insulte), mais il lui manquait la bonne légèreté. Nietzsche l'a bien compris, qui s'est affranchi de son premier maître. L'intelligence n'est une souffrance que pour les esprits sombres ou lourds, ou ceux qui se laissent gagner par l'esprit de pesanteur. Si elle nourrit fatalement le pessimisme, l'intelligence donne aussi aux esprits supérieurs une ressource consolatrice : l'ironie.
09:42 Publié dans Philosophia | Lien permanent | Tags : ironie, schopenhauer, nietzsche
samedi, 07 février 2026
Le Mal dans le monde moderne
Dans le monde moderne, le mal existe sous les espèces du nihilisme. Même athée, l'humanité vit dans la tentation de l'esprit qui toujours nie. Avec son Faust, Goethe a renouvelé la métaphysique du mal pour en faire un négativisme moral ou philosophique que l'on retrouve avec l'idée de le combattre jusque chez Thomas Mann, en passant par Dostoïevski, Nietzsche et Bernanos. Le nihilisme est l'actualité permanente du monde moderne.
14:47 Publié dans Philosophia | Lien permanent | Tags : goethe, mann, nihilisme
samedi, 24 janvier 2026
La Fin de l'attente
Le dénatalité a de multiples causes, qui vont de la recherche d'un bien-être exclusif à la dévalorisation de la maternité, mais elle marque et signe aussi la fin de l'attente. Il n'y a plus d'attente symbolique ou métaphysique, qui est aussi physiquement celle de la maternité. Nos contemporains, réduits à eux-mêmes, vivant dans l'instant, méprisant le passé tout en redoutant l'avenir, supportent moins que jamais d'attendre. L'impatience est une des névroses contemporaines, et elle détermine bien des choses, comme le présentisme ou la décivilisation des mœurs au quotidien, et jusqu'à la dénatalité.
09:26 Publié dans Civilisation | Lien permanent
samedi, 10 janvier 2026
Les Deux amours
Il y a deux conceptions de l'amour où se joue en définitive l'opposition entre la transcendance et l'immanence : d'un côté, un amour qui dépasse ou élargit son objet pour atteindre à ce que l'on peut appeler Dieu ; de l'autre, un amour qui s'attache à son seul objet, mais considéré dans son être tout entier. L'objet du premier amour est l'Un (pour parler comme Maître Eckhart) ; celui du second, l'unique (pour parler comme les philosophes contemporains). Mais dans les deux cas, il y a la même idée sous-jacente de la consécration de l'être aimé et donc du sacrifice possible.
10:38 Publié dans Eros | Lien permanent

