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vendredi, 10 avril 2026

Le Docteur Jivago, du roman au film

Le Docteur Jivago est avant tout le grand roman de Boris Pasternak qui connut une première édition en 1957. Le destin même de ce livre tient du roman d’espionnage, avec le passage du manuscrit en Occident avant sa possible destruction, consécutivement à la proscription de son auteur en Union soviétique. Le film que tira du livre en 1965 un grand studio américain, sous la direction de David Lean, en fit la gloire bien plus encore que le Nobel de littérature attribué à son auteur en 1958, jusqu’à faire de l’ombre au texte lui-même qui s’inscrit pourtant dans la tradition du grand roman russe.

La littérature ne résiste pas toujours à la puissance du cinéma, surtout lorsque celui-ci dispose de toute la machinerie de Hollywood, renforcée ici par le message anticommuniste que portait l’histoire de Jivago au temps de la Guerre froide. Cependant, si le film s’écarte parfois du livre, ce n’est pas du point de vue politique, mais dans la conduite du récit. Il paraît utile de dire quelques mots sur ce point, sans chercher à diminuer les mérites d’un film qui, avec ses grands effets et ses évidents artifices, doit être regardé pour ce qu’il est : une belle romance sur fond de tragédie historique.

Le Docteur Jivago est, à l’écran comme dans le texte, un hymne à la vie, à l’amour, à la beauté du monde contre les folies des hommes et les ravages de l’Histoire. La qualité littéraire du roman – écrit par un poète, faut-il le rappeler – tient en particulier aux descriptions d’une nature souveraine, toujours somptueuse dans la succession de ses cycles saisonniers, qui sont magnifiquement rendues dans le film. Il y a là toute une dimension naturaliste au sens premier de ce terme qui n’a en rien été sacrifiée à l’efficacité de la réalisation.

En revanche, c’est bien la recherche d'une efficacité narrative qui, conformément aux canons du cinéma hollywoodien, a conduit le scénariste à réduire la vie d’un médecin idéaliste à la ressemblance de Tchekhov, bousculé dans ses espérances par les tragédies de la période bolchevique, à une histoire d’amour miraculeuse et pourtant impossible avec une institutrice parée de toutes les vertus. Ce qui correspond dans le livre à quelques épisodes de la vie de Jivago est devenu dans le film le destin d’un poète qui devait nécessairement rencontrer sa muse. Et comme ce schéma artificiellement romantique n’y suffisait pas, la musique de Jarre est venue souligner par l’obsédant thème de Lara l’inéluctabilité de ce destin.

Evidemment, il ne faut pas se priver de voir ou revoir le film, qui toujours conserve sa capacité à impressionner et émouvoir le spectateur ; mais il ne faut pas renâcler devant l’obstacle que constituerait la longueur du roman pour le lire, car il contient, outre les descriptions déjà évoquées, bien des personnages, des situations ou des considérations, notamment sur l’art ou la révolution, qui ne sont pas dans le film et qui peuvent passionner ou seulement retenir le lecteur.

09:33 Publié dans Kino, Lettres | Lien permanent | Tags : pasternak, lean

mardi, 24 mars 2026

Les Deux caractères de la Révolution

Plus que deux figures, ce sont deux caractères qui se sont opposés durant la période révolutionnaire : Danton le jouisseur et Robespierre le vertueux. Evidemment, il ne faut pas se laisser tromper par les mots. La jouissance suppose la vitalité, mais elle peut aller de pair avec la corruption. A l'inverse, la vertu contraint la vitalité, mais sans garantir la morale ou la bienfaisance dans les actes.

En politique, le mauvais épicurisme peut faire autant de mal et même plus encore que le vertuisme : l'histoire romaine au premier siècle de notre ère l'a bien montré. Mais sous la Révolution française, c'est le vertuisme qui a donné les plus grands crimes. Et il a bien fallu revenir à une forme de légèreté pour soulager les esprits après la Terreur, même si cela n'a eu qu'un temps. Le vertuisme n'est pas mort avec Robespierre.

09:40 Publié dans Politie | Lien permanent | Tags : épicurisme, vertuisme

samedi, 21 mars 2026

Le Présent antérieur

A la temporalité extérieure s’oppose une temporalité intérieure. Tandis que la première s'ordonne ou se divise en trois temps, la seconde se laisse dominer par un ou deux temps : un passé qui ne passe pas et un avenir qui n'est pas encore arrivé (pensons au mot de Pascal : « Nous ne nous tenons jamais au temps présent. »). Le présent intérieur, lorsqu'il n'est pas qu'un flux de conscience, s'absorbe dans un présent antérieur, conscient ou inconscient, qui est celui de la mémoire et qui peut redevenir un présent tout court par la force de l'évocation ou de l'émotion jusqu'à occulter la temporalité extérieure.

12:03 Publié dans Philosophia | Lien permanent

dimanche, 08 mars 2026

Le Feu sacré de l'égalité

Le discours sur l’égalité entre les hommes et les femmes a tout du discours révolutionnaire qui ne finit jamais. La révolution sociétale a beau avoir eu lieu, elle est toujours en marche, comme si l’horizon de la nouvelle humanité ne faisait jamais que reculer. Cela vaut évidemment pour toute révolution comme pour l’égalité entre les sexes, qui, dans sa forme absolue, est un mythe que l’on entretient comme un feu sacré. Et tant pis si ce feu dévore l’humanité de l’intérieur jusqu’au péril de son extinction.

17:44 Publié dans Jeu de massacre | Lien permanent

mercredi, 04 mars 2026

L'ironie comme une ressource consolatrice

« Plus vous serez intelligent et plus vous souffrirez. » Schopenhauer prenait tout au tragique. Il savait être caustique ou mordant (comme en témoigne son art de l'insulte), mais il lui manquait la bonne légèreté. Nietzsche l'a bien compris, qui s'est affranchi de son premier maître. L'intelligence n'est une souffrance que pour les esprits sombres ou lourds, ou ceux qui se laissent gagner par l'esprit de pesanteur. Si elle nourrit fatalement le pessimisme, l'intelligence donne aussi aux esprits supérieurs une ressource consolatrice : l'ironie.

09:42 Publié dans Philosophia | Lien permanent | Tags : ironie, schopenhauer, nietzsche

samedi, 07 février 2026

Le Mal dans le monde moderne

Dans le monde moderne, le mal existe sous les espèces du nihilisme. Même athée, l'humanité vit dans la tentation de l'esprit qui toujours nie. Avec son Faust, Goethe a renouvelé la métaphysique du mal pour en faire un négativisme moral ou philosophique que l'on retrouve avec l'idée de le combattre jusque chez Thomas Mann, en passant par Dostoïevski, Nietzsche et Bernanos. Le nihilisme est l'actualité permanente du monde moderne.

14:47 Publié dans Philosophia | Lien permanent | Tags : goethe, mann, nihilisme

samedi, 24 janvier 2026

La Fin de l'attente

Le dénatalité a de multiples causes, qui vont de la recherche d'un bien-être exclusif à la dévalorisation de la maternité, mais elle marque et signe aussi la fin de l'attente. Il n'y a plus d'attente symbolique ou métaphysique, qui est aussi physiquement celle de la maternité. Nos contemporains, réduits à eux-mêmes, vivant dans l'instant, méprisant le passé tout en redoutant l'avenir, supportent moins que jamais d'attendre. L'impatience est une des névroses contemporaines, et elle détermine bien des choses, comme le présentisme ou la décivilisation des mœurs au quotidien, et jusqu'à la dénatalité.

09:26 Publié dans Civilisation | Lien permanent

samedi, 10 janvier 2026

Les Deux amours

Il y a deux conceptions de l'amour où se joue en définitive l'opposition entre la transcendance et l'immanence : d'un côté, un amour qui dépasse ou élargit son objet pour atteindre à ce que l'on peut appeler Dieu ; de l'autre, un amour qui s'attache à son seul objet, mais considéré dans son être tout entier. L'objet du premier amour est l'Un (pour parler comme Maître Eckhart) ; celui du second, l'unique (pour parler comme les philosophes contemporains). Mais dans les deux cas, il y a la même idée sous-jacente de la consécration de l'être aimé et donc du sacrifice possible.

10:38 Publié dans Eros | Lien permanent

lundi, 08 décembre 2025

Malraux et son grand homme

Malraux cherchait son grand homme et il l'a trouvé en de Gaulle. Ils avaient en commun une certaine idée de la grandeur qui devait autant à Plutarque qu'à Pascal. Il y entrait une exigence morale et de l'esprit de conquête, mais aussi une lucidité profonde sur la nature humaine et pourtant une lutte constante contre la tentation du néant. Tous deux avaient à la fois le goût de l'épopée et un fond permanent de mélancolie. Le service de la Patrie les a réunis, mais une psychologie secrète les unissait plus encore.

10:52 Publié dans Politie | Lien permanent | Tags : malraux, de gaulle

samedi, 22 novembre 2025

Les Boussoles piquantes de Judrin

Il est des auteurs qui sont des phares pour l'humanité – ou du moins y prétendent-ils. Il en est d'autres qui peuvent être – plus modestement – des balises ou des boussoles pour l'esprit.

Voici un auteur qui appartient à la seconde catégorie et qui – c’est à parier – ne dira rien à la majorité des visiteurs de cette page : Roger Judrin (1909-2000).

Le présent billet a précisément pour objet de faire découvrir cet écrivain, critique et poète, fin connaisseur du Grand Siècle, à travers un recueil d'aphorismes et de portraits paru en 1976 aux éditions de La Table ronde et réédité en 1995 dans la petite Vermillon : Boussoles.

En vérité, il y a deux recueils en un dont les titres respectifs, mi-ironiques, mi-poétiques, donnent le ton de l'ensemble : « Dents de sagesse » et « Encre sur encre ». Deux recueils donc, devenus chapitres par la réunion en un seul volume, et qui font au moins deux boussoles.

La première boussole peut servir à bien mener sa vie, mais aussi à cultiver la vraie vertu, car Judrin qui est aussi moraliste, même s'il ne se revendique pas comme tel, propose au lecteur une suite de fragments qui sont autant de réflexions ou de sentences morales, toutefois plus proches de La Bruyère que de La Rochefoucauld.

Ainsi sur le rôle du hasard : « Le hasard et l’occasion n’inspirent un artiste que s’il a travaillé afin d’être prêt. » ; sur la bonne sagesse en regard de la philosophie : « La sagesse naît vieille, et la sagesse ne vieillit point. Les atomes d’Epicure ne sont plus les nôtres. » ; sur la toute-puissance de la machine : « On avait fait de Dieu un horloger ; on en fait maintenant une horloge. »

La seconde boussole permet de s'orienter dans l'histoire de la littérature, avec des détours du côté de la philosophie ou de la politique. En effet, Judrin promène son lecteur dans une galerie de portraits dessinés à la pointe fine et néanmoins cruelle, jouant ainsi, dans un style qui rappelle Saint-Simon parfois, au mémorialiste des lettres anciennes et modernes.

Quelques aperçus pour le plaisir du visiteur, sur Beaumarchais : « Il danse la gavotte sur un échafaud. » ; sur Chamfort : « Il n’y a là du lingot que la petite monnaie, mais elle est d’or, et le marché est bon. » ; sur Montherlant : « Il pique et il pince comme Stendhal, mais il rossignole comme Chateaubriand. »

Pour finir, il faut dire aussi que ce livre implacable et brillant ne doit pas dispenser le lecteur de lire d'autres œuvres du même auteur, peut-être plus singulières ou secrètes, comme Printemps d'hiver ou Dépouille d'un serpent. Roger Judrin est un écrivain sans genre de prédilection, dont la rareté fait le prix.

12:39 Publié dans Lettres | Lien permanent | Tags : judrin, moralistes