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lundi, 20 juillet 2026

L'Empire du narcissisme

Les hommes d'aujourd'hui ne veulent être regardés, remarqués ou admirés que pour ce qu'ils ont et ce qu'ils paraissent être. L’héroïsme classique paraît bien loin, qui se définissait par l’action d’éclat, humaine et surhumaine à la fois, valant à son auteur une glorification sociale ou symbolique. Mais c’est la philosophie existentielle moderne qui se trouve également remise en cause, car elle définissait l’homme par le faire et non par l’avoir ou, a fortiori, le paraître. Sous l’empire du narcissisme, il ne reste de l’être que la surface, celle qui du moins peut se refléter dans ce miroir contemporain qu’est l’écran.

15:01 Publié dans Psyché | Lien permanent

lundi, 13 juillet 2026

Suicide assisté : liberté ou contrainte ?

Le choix de mourir est une question au moins aussi vieille que le stoïcisme. Ce choix était regardé comme la liberté ultime par les Stoïciens dans le cas limite où la volonté ou les capacités de l'être sont sur le point d'être anéanties. Comme par ailleurs, les mêmes philosophes – surtout les auteurs latins parmi eux – n'ignoraient rien des théories sur le droit naturel, ils pouvaient rattacher à celui-ci la liberté de mourir.

Le problème soulevé par la reconnaissance d'un droit à mourir est moins le passage d'un droit naturel à un droit positif – ou même à un droit-créance – que l'intervention d'un tiers dans un acte considéré comme libre. Car que reste-t-il de la liberté de soi lorsque l'exercice de cette liberté passe par l'action d'un autre ? Et est-il toujours certain que le consentement d'un être gravement malade ne peut être vicié ou même détourné au profit du tiers agissant ? Ces questions demeurent irrésolues.

lundi, 22 juin 2026

Le Retour de la barbe

La mode de la barbe n'est pas un phénomène insignifiant. Toute la question est de savoir si elle révèle un relâchement ou un changement des mœurs. Le port de la barbe peut être vu comme la manifestation d’un goût pour le négligé qui se retrouve également dans la tenue vestimentaire, ou bien comme la revendication plus ou moins consciente d’une virilité d’apparence, trouvant un renfort dans d’autres modèles culturels, contre une société contemporaine d’esprit égalitaire qui entend circonscrire, sinon proscrire, les expressions traditionnelles de la virilité. Evidemment, les deux tendances, loin de s’exclure, peuvent se conjoindre et même se renforcer l’une de l’autre.

23:39 Publié dans Civilisation | Lien permanent

lundi, 25 mai 2026

L'Amour de soi à l'ère du téléphone mobile

Le téléphone mobile ou cellulaire crée un égosystème où l’individu postmoderne trouve une pleine satisfaction de lui-même, comme les personnes habituées à leur miroir. Mais à la différence de celui-ci, il lui offre bien plus que son reflet, puisqu’il met à sa disposition tous les embellissements possibles et imaginables. L’amour de soi peut être exclusif de tout autre amour, et il procure avec le téléphone mobile un bonheur ou une illusion de bonheur par la magie de la virtualité.

12:03 Publié dans Psyché | Lien permanent

dimanche, 10 mai 2026

De la tyrannie en amour

Dans l’amour du Narrateur d'A la recherche du temps perdu pour Albertine, tout est sentiment d'exclusion, désir d'immixtion, volonté acharnée d'occuper la vie de l'autre. Et cela va jusqu'à la mise en place d'un système – qui ne dit pas son nom – de surveillance et de séquestration. Telles sont les conséquences extrêmes d'un amour obsessionnel qui tourmente son objet parce qu'il tourne sans fin dans le cercle infernal de la jalousie. La question fondamentale est de savoir s'il y a là comme une fatalité de l'amour exclusif, voire de l'amour tout court. Pour le dire autrement : l'amour est-il, comme par nature, nécessairement tyrannique ? L'exemple de l'amour du Narrateur pour Albertine répond à cette question : l'amoureux ne devient tyran que lorsqu'il doute de l'amour de l'autre et plus encore de son propre amour.

00:58 Publié dans Eros | Lien permanent | Tags : proust

vendredi, 10 avril 2026

Le Docteur Jivago, du roman au film

Le Docteur Jivago est avant tout le grand roman de Boris Pasternak qui connut une première édition en 1957. Le destin même de ce livre tient du roman d’espionnage, avec le passage du manuscrit en Occident avant sa possible destruction, consécutivement à la proscription de son auteur en Union soviétique. Le film que tira du livre en 1965 un grand studio américain, sous la direction de David Lean, en fit la gloire bien plus encore que le Nobel de littérature attribué à son auteur en 1958, jusqu’à faire de l’ombre au texte lui-même qui s’inscrit pourtant dans la tradition du grand roman russe.

La littérature ne résiste pas toujours à la puissance du cinéma, surtout lorsque celui-ci dispose de toute la machinerie de Hollywood, renforcée ici par le message anticommuniste que portait l’histoire de Jivago au temps de la Guerre froide. Cependant, si le film s’écarte parfois du livre, ce n’est pas du point de vue politique, mais dans la conduite du récit. Il paraît utile de dire quelques mots sur ce point, sans chercher à diminuer les mérites d’un film qui, avec ses grands effets et ses évidents artifices, doit être regardé pour ce qu’il est : une belle romance sur fond de tragédie historique.

Le Docteur Jivago est, à l’écran comme dans le texte, un hymne à la vie, à l’amour, à la beauté du monde contre les folies des hommes et les ravages de l’Histoire. La qualité littéraire du roman – écrit par un poète, faut-il le rappeler – tient en particulier aux descriptions d’une nature souveraine, toujours somptueuse dans la succession de ses cycles saisonniers, qui sont magnifiquement rendues dans le film. Il y a là toute une dimension naturaliste au sens premier de ce terme qui n’a en rien été sacrifiée à l’efficacité de la réalisation.

En revanche, c’est bien la recherche d'une efficacité narrative qui, conformément aux canons du cinéma hollywoodien, a conduit le scénariste à réduire la vie d’un médecin idéaliste à la ressemblance de Tchekhov, bousculé dans ses espérances par les tragédies de la période bolchevique, à une histoire d’amour miraculeuse et pourtant impossible avec une institutrice parée de toutes les vertus. Ce qui correspond dans le livre à quelques épisodes de la vie de Jivago est devenu dans le film le destin d’un poète qui devait nécessairement rencontrer sa muse. Et comme ce schéma artificiellement romantique n’y suffisait pas, la musique de Jarre est venue souligner par l’obsédant thème de Lara l’inéluctabilité de ce destin.

Evidemment, il ne faut pas se priver de voir ou revoir le film, qui toujours conserve sa capacité à impressionner et émouvoir le spectateur ; mais il ne faut pas renâcler devant l’obstacle que constituerait la longueur du roman pour le lire, car il contient, outre les descriptions déjà évoquées, bien des personnages, des situations ou des considérations, notamment sur l’art ou la révolution, qui ne sont pas dans le film et qui peuvent passionner ou seulement retenir le lecteur.

09:33 Publié dans Kino, Lettres | Lien permanent | Tags : pasternak, lean

mardi, 24 mars 2026

Les Deux caractères de la Révolution

Plus que deux figures, ce sont deux caractères qui se sont opposés durant la période révolutionnaire : Danton le jouisseur et Robespierre le vertueux. Evidemment, il ne faut pas se laisser tromper par les mots. La jouissance suppose la vitalité, mais elle peut aller de pair avec la corruption. A l'inverse, la vertu contraint la vitalité, mais sans garantir la morale ou la bienfaisance dans les actes.

En politique, le mauvais épicurisme peut faire autant de mal et même plus encore que le vertuisme : l'histoire romaine au premier siècle de notre ère l'a bien montré. Mais sous la Révolution française, c'est le vertuisme qui a donné les plus grands crimes. Et il a bien fallu revenir à une forme de légèreté pour soulager les esprits après la Terreur, même si cela n'a eu qu'un temps. Le vertuisme n'est pas mort avec Robespierre.

09:40 Publié dans Politie | Lien permanent

samedi, 21 mars 2026

Le Présent antérieur

La temporalité intérieure se distingue fondamentalement de la temporalité extérieure. Alors que celle-ci s'ordonne ou se divise en trois temps, celle-là se laisse dominer par un ou deux temps : un passé qui ne passe pas et un avenir qui n'est pas encore arrivé (pensons au mot de Pascal : « Nous ne nous tenons jamais au temps présent. »). Le présent intérieur, lorsqu'il n'est pas qu'un flux de conscience, s'absorbe dans un présent antérieur, conscient ou inconscient, qui est celui de la mémoire et qui peut redevenir un présent tout court par la force de l'évocation ou de l'émotion jusqu'à occulter la temporalité extérieure.

12:03 Publié dans Philosophia | Lien permanent

dimanche, 08 mars 2026

Le Feu sacré de l'égalité

Le discours sur l’égalité entre les hommes et les femmes a tout du discours révolutionnaire qui ne finit jamais. La révolution a beau avoir eu lieu, elle est toujours en marche, comme si l’horizon de la nouvelle humanité ne faisait jamais que reculer. Cela vaut évidemment pour l’égalité entre les sexes qui, dans sa forme absolue, est un mythe que l’on entretient comme un feu sacré. Et tant pis si ce feu dévore l’humanité de l’intérieur jusqu’au péril de son extinction.

17:44 Publié dans Jeu de massacre | Lien permanent

mercredi, 04 mars 2026

L'ironie comme une ressource consolatrice

« Plus vous serez intelligent et plus vous souffrirez. » Schopenhauer prenait tout au tragique. Il savait être caustique ou mordant (comme en témoigne son art de l'insulte), mais il lui manquait la bonne légèreté. Nietzsche l'a bien compris, qui s'est affranchi de son premier maître. L'intelligence n'est une souffrance que pour les esprits sombres ou lourds, ou ceux qui se laissent gagner par l'esprit de pesanteur. Si elle nourrit fatalement le pessimisme, l'intelligence donne aussi aux esprits supérieurs une ressource consolatrice : l'ironie.

09:42 Publié dans Philosophia | Lien permanent | Tags : ironie, schopenhauer, nietzsche