vendredi, 21 février 2025
Le Bréviaire de la défaite
Le nouvel ouvrage de Gilles Sicart est publié aux éditions Portaparole.
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16:48 Publié dans Lettres | Lien permanent | Tags : moralistes, aphorismes
lundi, 20 janvier 2025
Dostoïevski ou le Combat contre le nihilisme
L'article sur Dostoïevski et le nihilisme est à lire sur le site de la revue Le Contemporain.
https://www.lecontemporain.net/2025/01/dostoievski-ou-le-combat-contre-le.html
21:48 Publié dans Lettres | Lien permanent | Tags : dostoïevski, nietzsche, tourgueniev, nihilisme
samedi, 04 janvier 2025
Les Trois vertus de Camus
Quelques mots sur Albert Camus en ce jour anniversaire de sa disparition.
Il y aurait tant à dire encore et toujours pour le présenter, seulement l’évoquer ou même le saluer. Tant d’autres l’ont fait, et tant de fois il a été fait ici même.
Nous retiendrons cette fois trois idées que nous appellerions volontiers les trois vertus de Camus et qui reviennent à caractériser l’homme autant que l’écrivain ou le philosophe.
Il était un homme de la reconnaissance, et non un homme du ressentiment. Dans sa vie aussi bien que dans son œuvre, il s’est toujours montré reconnaissant envers ses maîtres, ses devanciers ou simplement ceux qui, des plus humbles aux plus fameux, méritaient à ses yeux d’être reconnus, salués ou admirés.
Il était un homme de courage, au sens physique comme au sens moral de ce syntagme. De la Résistance à la guerre d’Algérie, en passant par l’attitude à avoir face au communisme, il s’est engagé pour ce qui lui paraissait nécessaire, juste ou vrai jusqu’au péril de sa vie, de ses amitiés et même de sa réputation. Il avait le courage de la vérité plus encore que celui de ses convictions profondes.
Il était un homme de la mesure, sans avoir jamais la tentation de la démesure. L’hubris des hommes le désespérait plus que le silence des dieux. Dans son combat pour la justice, il avait le souci de l’équité et de la clémence. Comprendre l’adversaire lui importait autant que de le combattre. De la figure mythologique de Némésis, il ne voulait retenir que la mesure et non la vengeance.
Telles étaient les qualités essentielles de Camus qui peuvent être des exemples ou des enseignements pour nos contemporains.
23:34 Publié dans Lettres | Lien permanent | Tags : camus
jeudi, 19 décembre 2024
Oraison funèbre
Il est peu d’écrivains qui, hors du domaine religieux, ont excellé dans l’exercice de l’oraison comme André Malraux.
Que l’on en juge en écoutant ou en réécoutant – sans que l’on puisse jamais s’en lasser – son discours d’hommage à Jean Moulin, dont c’est aujourd’hui même le soixantième anniversaire.
Tout ce qui fait le grand art oratoire s’y trouve réuni par la solennité de l’événement (l’entrée de Moulin au Panthéon en présence de l’homme du 18 juin), mais aussi par la voix habitée d’un écrivain ministre qui paraît avoir voulu réconcilier Hugo et Bossuet.
L’histoire de l’unificateur de la Résistance intérieure est racontée à la manière d’un récit épique qui, avec ses ellipses et ses images fortes, fait place à la légende autant qu’à la vérité historique et qui, dans sa conclusion, atteint une grande intensité dramatique par une adresse à la jeunesse de France.
Ce discours de Malraux qu’on devrait faire entendre dans toutes les écoles du pays appartient, comme le héros de la Guerre qu’il célèbre, à la mémoire de la Nation.
10:23 Publié dans Lettres | Lien permanent | Tags : malraux
jeudi, 21 novembre 2024
Kafka, de l'enfouissement à l'étouffement littéraire
Franz Kafka n’est pas un écrivain de l’évasion, mais de la réclusion ou de l’exploration intérieure. Il ne cherche pas à s’évader, mais à s’enfoncer en lui-même. Tout lui est bon pour se replier, se retirer du monde, se protéger des autres comme de lui-même. C’est pourquoi on peut voir dans Le Terrier, comme dans Les Carnets du sous-sol pour Dostoïevski, le texte le plus révélateur de Kafka.
L’idée du terrier n’est pas venue par hasard sous sa plume. Au-delà de son côté plaisamment animalier, le terrier est une métaphore ambivalente. C’est à la fois le refuge parfait, en raison de son enfouissement, et un habitat presque ordinaire, avec les bruits du voisinage causés par des travaux de rongeurs.
L’être du terrier imaginé par Kafka se distingue de l’homme du souterrain dostoïevskien. L’un est angoissé et paranoïaque ; l'autre, souffrant et vindicatif. On voit bien Kafka dans l’être du terrier comme on imagine bien Dostoïevski – en dépit de son combat contre le nihilisme – dans l’homme du souterrain.
La comparaison entre les deux écrivains s’impose pourtant, car ils ont le même rapport au texte intime sous les apparences ou non de la fiction. En manière d’écriture totale, le journal peut rivaliser avec le roman, aussi bien dans le Journal d’un écrivain de Dostoïevski que dans le Journal de Kafka. Les deux œuvres ont en commun de contenir en germe ou même de renfermer des fictions à part entière. Mais le caractère matriciel du journal est plus évident chez Kafka que chez Dostoïevski.
La conséquence d'un éclatement de la fiction est que l’autonomie du texte n’existe pas vraiment chez Kafka. N’importe quel texte, du plus mineur au plus achevé en apparence, forme le même corps avec les autres. Il n’y a pas seulement d’unité par le style ou la vision du monde, il y a une unité proprement organique, laquelle rend impossible la dissociation, la liberté même du texte. L’achèvement, s’il en est un, ne peut donc pas être dans la partie, mais dans le tout.
Mieux qu’une poétique de l’inachèvement, l’absence de clôture intérieure fait la grandeur de l’œuvre de Kafka ; mais elle fit aussi, de son vivant, son désespoir littéraire. Il a décrit un monde oppressant et lui-même a fini par en être oppressé. L’enfouissement comme un refuge symbolique a fini – nonobstant la maladie – en étouffement littéraire, puisqu’il a poussé Kafka à vouloir la destruction posthume de ses manuscrits.
19:03 Publié dans Lettres | Lien permanent | Tags : kafka, dostoïevski
samedi, 21 septembre 2024
In memoriam Henry de Montherlant
Montherlant ne voulait pas attendre le solstice d'hiver, où la nuit l'emporte sur le jour. Il choisit donc l'équinoxe de septembre – « quand le jour est égal à la nuit » – pour entrer de lui-même et en pleine conscience dans la nuit éternelle.
10:20 Publié dans Lettres | Lien permanent | Tags : montherlant
jeudi, 29 juin 2023
Un doute sans vertige n'est qu'un exercice spirituel
Maximes et Sentences de Gilles Sicart publiées aux éditions Portaparole.
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00:31 Publié dans Lettres | Lien permanent | Tags : maximes, sentences, moralistes
jeudi, 04 mai 2023
Joubert, moraliste pour lui-même
Voilà un écrivain qui n’eût pas été connu sans Chateaubriand. Depuis la publication posthume d’un recueil de pensées par les soins de ce dernier, Joseph Joubert s’est établi dans l’histoire de la littérature comme un moraliste s’inscrivant dans la lignée de ses grands devanciers.
Pourtant, cette filiation ne va pas tout à fait de soi. Joubert ne voit pas le vice derrière la vertu comme La Rochefoucauld, ni la passion derrière la raison comme Vauvenargues, ni le règne de l’opinion derrière la règle sociale comme Chamfort.
Comme eux, il cherche néanmoins à saisir la vérité de l’être humain sans se conformer à un dogme ou à un principe. Il se défie de l’éloquence qui ne lui paraît bonne qu’à « répandre l’illusion sur les actions humaines ». Aussi préfère-t-il la simple notation au discours continu ou la formule frappante au long raisonnement, en considérant que « tout ce qui est exact est court. »
Sans cultiver le style du Grand Siècle, il lui arrive d’égaler Bossuet par le recours à une image poétique comme ici : « La mémoire est le miroir où nous contemplons les absents. » Il est aussi capable de forger des sentences morales dignes de La Rochefoucauld comme celle-ci : « La médisance est le soulagement de la malignité. »
Mieux que moraliste, Joubert se veut avant tout philosophe et commente aussi bien les Modernes que les Anciens, en dépit de ses préventions contre les Lumières. Il considère que la philosophie a sa muse comme les arts libéraux et qu’elle doit être exercée comme un art à part entière. Mais loin de vouloir demeurer dans le monde des idées, il subordonne la métaphysique à la morale ; en effet, si l’une a l’être pour objet, l’autre lui donne son sens.
Cela le conduit à être parfois plus moralisateur que moraliste. A ses yeux, la connaissance de la vérité doit servir à être meilleur. Il ne coupe pas la morale de la religion : sans Dieu, il ne peut y avoir de vérité morale ou, en tout cas, « une idée exacte de la morale ». Pourtant, il ne s’attache guère à distinguer comme d’autres moralistes la vertu véritable de ses apparences, même s’il a cette formule judicieuse : « Etre vertueux par calcul est la vertu du vice. »
Au demeurant, il oppose le cœur et l’esprit à la manière de Pascal. Mais dans son rapport au corps, il énonce des paradoxes qui ne le mettent pas très loin de Montaigne, lorsqu’il écrit par exemple qu’ « Il y a un degré de mauvaise santé qui rend heureux. » Dans le même esprit, il soutient que la vie et la santé ne sont pas une seule et même chose.
Joubert est donc un moraliste qui moralise, un diariste qui philosophe, un écrivain qui ne s’occupe que de penser. Son mérite est d’écrire sans vanité, avec le seul souci de la vérité ; mais sa limite est de n’être qu’un auteur de pensées.
21:45 Publié dans Lettres | Lien permanent | Tags : moralistes
jeudi, 13 avril 2023
Chamfort ou la Misanthropie rieuse
Il est bien des contradictions ou des paradoxes chez Chamfort. Il cultive le bel esprit et il fustige les artifices de la civilisation. Il se trouve heureux dans la solitude et il reste convaincu que la société doit être refaite. Il embrasse les idées de la Révolution et il regrette la compagnie des gens de l’Ancien Régime.
Pour commencer, il pose un regard implacable sur la nature humaine qui l’inscrit dans la lignée de La Rochefoucauld : « Dans les grandes choses, les hommes se montrent comme il leur convient de se montrer ; dans les petites, ils se montrent comme ils sont. » Sans dénigrer la vertu, il se soucie de la vérité de la morale plus que de la morale de la vérité.
Il pousse le pessimisme moral assez loin en considérant que le genre humain, déjà mauvais par nature, est devenu plus mauvais encore avec la société. Ainsi pense-t-il que chaque être humain porte en lui plusieurs catégories de défauts tenant à l’humanité, à l’individu, à la classe ou au sexe, ces différentes strates de défauts ne faisant qu’augmenter avec l’âge.
Avec tout cela, comment ne pas être misanthrope ? Chamfort le reconnaît lui-même : « Il est presque impossible qu’un philosophe, qu’un poète ne soient pas misanthropes. » Et si le reste de l’humanité ne l’est pas, c’est qu’une faiblesse du caractère ou un défaut d’idées l’empêche tout simplement de l’être.
Chamfort partage avec Rousseau une misanthropie active et le rêve d’améliorer les institutions humaines. Bien que tenté par le retrait du monde, il sait la nécessité de la vie en société et souhaite que par l’action des hommes l’inégalité des conditions soit corrigée autant qu’il est possible.
Mais à la différence du sentimental Jean-Jacques, Chamfort a un penchant pour le rire qui s’exprime dans ses Maximes et Pensées comme dans ses Caractères qui viennent les compléter. Aussi noire que soit sa vision de l’humanité, il considère que « la plaisanterie doit faire justice de tous les travers des hommes et de la société. »
Sans doute est-ce dans le domaine qui appartient au libertin qu’il se montre le plus spirituel et non seulement le plus incisif. On lui doit cette fameuse sentence sur ce qui unit les êtres le temps d’une vie ou d’une nuit : « L’amour, tel qu’il existe dans la société, n’est que l’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes. »
Dans le fond, Chamfort est assez peu fait pour l’esprit de sérieux qui caractérise les révolutionnaires. Il est certainement trop jouisseur – y compris de ses propres mots – pour n’être qu’un philosophe ; mais il est aussi trop moraliste pour être un véritable écrivain politique.
11:19 Publié dans Lettres | Lien permanent | Tags : moralistes, chamfort, la rochefoucauld
vendredi, 17 mars 2023
La Rochefoucauld ou le Ressentiment surmonté
Celui qui fut d’abord un homme de guerre passa par le hasard des circonstances des champs de bataille aux salons parisiens, dont celui de Madame de Sablé, et fréquenta ainsi les meilleurs esprits de son temps.
Sa participation à la Fronde lui valut de profondes blessures, la disgrâce publique et la destruction de son château (sur ordre de Mazarin). Il se tourna alors vers les lettres pour se venger de son infortune politique et régler quelques comptes avec le beau monde qui l’avait vu naître. Il donna d’abord des Mémoires qui eussent pu lui ouvrir les portes de l’Académie s’il n’avait fâché par des mots mordants jusqu’à ses propres amis, puis les fameuses Maximes qui consacrèrent l’ancien homme d’épée comme un grand homme de plume.
Avec ses sentences et maximes morales, La Rochefoucauld s’est attaqué à un genre antique en lui donnant une nouvelle vie et même une nouvelle orientation. Mieux que ses illustres devanciers, il a cherché à percer la vérité de l’être humain en deçà ou au-delà de la morale. Autrement dit, il s’est attaché à la vérité de la morale plus qu’à la morale de la vérité. Cette disposition d’esprit se retrouve dans l’exergue des Maximes : « Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés. » Mais la démystification de la morale va jusqu’au constat que « Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons entrent dans la composition des remèdes. »
Dès lors, une question doit être posée : que reste-t-il de la vertu chez La Rochefoucauld ? Si le vice est indissolublement lié à la vertu, il reste peu de chose de la vraie vertu parmi les vertus apparentes, proclamées ou supposées. Il n’est qu’une vertu rare qui relève d’une sorte d’héroïsme tranquille et dont seule est capable une humanité d’exception, avec cette difficulté supplémentaire – selon l’auteur des Maximes lui-même – qu’ « Il y a des héros en mal comme en bien. » Nietzsche, qui sera un grand lecteur de La Rochefoucauld, retiendra la leçon en voyant dans le criminel un homme fort placé dans des circonstances défavorables.
Mais en définitive, le destin de La Rochefoucauld est une leçon de vie et même une leçon de sagesse morale. Car si elles trahissent une vision assez noire de l’humanité, nourrie du reste par le jansénisme de l’époque, les Maximes sont aussi la preuve que la disgrâce peut être la voie de la rédemption ou, à tout le moins, d’une sublimation littéraire. A l’inverse de Bussy-Rabutin qui connut la défaveur royale et qui exprima sa rancœur dans des sentences moins sages qu’assassines, La Rochefoucauld est parvenu à surmonter son ressentiment en atteignant à la plus haute exigence morale et à la plus grande pénétration de l’esprit.
23:33 Publié dans Lettres | Lien permanent | Tags : moralistes, la rochefoucauld, bussy-rabutin, nietzsche