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mercredi, 01 novembre 2006

Svevo ou l'ironie du désespoir

Svevo a choisi l'ironie lorsqu'il a compris qu'il ne serait pas l'auteur classique qu'il rêvait d'être. Et l'ironie de l'histoire littéraire a voulu qu'il devienne, par l'onction de Joyce, un moderne classique.

Avant son maître livre, La Conscience de Zeno, Svevo a composé ses deux premiers romans, Une vie et Senilità, dans le respect au moins apparent des règles classiques. Sans doute y avait-il chez lui l’intention de repousser les limites du roman d’analyse ; mais l’univers romanesque du premier Svevo, même empreint d’un pessimisme schopenhauerien, n’échappait pas à certaines conventions narratives de la littérature bourgeoise du tournant du siècle.

Le classicisme l’a conduit à l’échec, lequel l’a éloigné de la littérature pendant deux décennies. Il y est revenu avec le désenchantement de l’âge et la distance ironique qu’il faut aux innovations tranquilles. Car La Conscience de Zeno en fut une à son époque, tenant moins à l’entrée de la psychanalyse dans le roman qu’à l’évanescence du sujet romanesque. Cette évanescence fait à la fois le prix et la drôlerie du livre.

Chez Svevo, n’en déplaise aux esprits chagrins, l’ironie est première. C’est elle qui donne à Zeno son inconsistance, donc son charme. On s’en convaincra en songeant que la grande affaire de Zeno, le double littéraire de Svevo, est d’arrêter de fumer. Toute l’ironie du livre est là, et se retrouve dans une drolatique sélection de la correspondance de Svevo, parue posthumément sous le titre : Dernières cigarettes.

Zeno, comme Svevo lui-même, n’en finit pas de fumer sa dernière cigarette. Le manque de volonté conduit ce Sisyphe de la cigarette au mariage avec une femme qu’il n’aime pas. L’infidélité, au lieu de le délivrer de son tabagisme compulsif, lui révèle un autre mal, plus profond. Ce mal, fait d’une insatisfaction permanente, se manifestant par un étrange boitillement, le mène chez un analyste. Le traitement analytique, que le roman, loin de célébrer, tourne en dérision, se révèle pis que le mal.

Zeno en vient à considérer la maladie comme l’état normal de la vie. Son point de vue est entre Schopenhauer et Knock : il y a en chaque homme un malade qui doit s’accepter comme tel pour vivre normalement. La santé n'existe pas, seule la maladie détermine et distingue les êtres. L'humanité se partage ainsi entre le goitre et l'œdème. Telle est la summa divisio à laquelle arrive Zeno, en se rangeant dans la seconde catégorie.

Au final, Zeno se sent guéri parce qu’il se sait malade. Mieux que son analyste, il comprend que son mal, au fond, est celui de l’homme moderne, coupé de ses racines, oublieux de la bête qui est en lui. L’homme n’est plus qu’un " animal actif et triste ", condamné au mal-être par une civilisation technicienne qui abolit certaines lois de la nature. A moins qu’un grand cataclysme, ironiquement espéré par Svevo ou Zeno, ne l’en sauve.

Commentaires

Vous aimez bien la littérature pathologique, M. le Uhlan. Néanmoins, si j'ai l'occasion, j'essaierai de lire ce livre.

Désespoir, malheur, déréliction, tristesse : à lire les titres de vos dix dernières notes, on aurait envie de se tirer une balle dans la tête. Êtes-vous sûr d'être en bonne santé ?

Ecrit par : Sébas†ien | mercredi, 01 novembre 2006

Vous oubliez le mot ironie, Sébastien : il résume presque tout. Et l'ironie est généralement, quand elle n'est pas mauvaise, un signe de bonne santé. Quand même elle rime avec mélancolie... Je vais très bien, je vous remercie.

Ecrit par : Le Uhlan | mercredi, 01 novembre 2006

Sauf que les ressorts de la drôlerie de Svevo sont sans doute plus classiques que vous ne le dites. Mais vous avez raison, Weyergans n'a plus qu'à aller se rhabiller. Autant Svevo est subtil et imprévisible, autant Weyergans est potache et prévisible.

Content de constater que vous ne faites pas que perdre votre temps dans les salles de cinéma.

Ecrit par : Lapinos | jeudi, 02 novembre 2006

J'ai été très déçue par Senilità, que je n'ai pas pu finir. Après Zeno j'attendais non pas mieux, mais d'être charmée par quelque chose de ressemblant. Quand on aime vraiment un écrivain, on aime aussi ses oeuvre mineures, n'est-ce pas ? J'en conclus que je n'aime pas Svevo. Pourtant quel fabuleux livre que cette histoire de cigarette et de psychanalyste en vacances, quel personnage ! La lecture que vous en faites est bien sérieuse, quoiqu'intéressante. Je ne dirais pas existentialiste pour ne choquer personne. Mais c'est la forme qui est moderne, cette façon un peu dégoûtante de se regarder le nombril et de renifler ses excréments bien caractéristique de l'époque - forme qui convient parfaitement à cette sorte de handicapé, qui est beaucoup plus drôle à écrire sa vie qu'il ne serait sur une scène de théâtre. Pourtant dans le fond il n'est pas loin des "héros" de Molière. C'est un homme pas complètement mauvais qui a une grave maladie de l'âme, à qui il manque quelques fonctions, comme Harpagon ou Orgon. Je trouve la lecture de ce livre moins déprimante d'ailleurs que les récentes mises en scène de Molière que j'ai vues, qui appuyaient trop fort sur la noirceur de ces âmes. Quand on lit, on est soi-même le metteur en scène, et là je vois ce qui nous oppose cher Uhlan.

Ecrit par : Nadine | lundi, 06 novembre 2006

Ma lecture de Svevo n'est pas si sérieuse que cela, Nadine. N'usons pas de trop grands mots pour ne fâcher personne ; mais ce qui m'intéresse dans le personnage de Zeno, c'est évidemment sa dimension symbolique, révélatrice du mal moderne, en même temps que son amère ironie, d'une grande lucidité, sans doute complaisante, mais aussi fort drôle par moments. La forme du roman est évidemment moderne, inaugurale en quelque sorte, annonciatrice de cette manière, devenue mode, dont vous parlez vous-même. Mais ce n'est pas ce qui m'intéresse le plus ici, comme la modernité des mises en scène dans le cas de Molière. Encore que ces mises en scène ajoutent parfois un comique supplémentaire à ses pièces...

Ecrit par : Le Uhlan | lundi, 06 novembre 2006

En ce qui me concerne, c'est une Allemande rencontrée sur la tombe de Henri Heine (ce n'est pas la tombe sur laquelle j'allais faire mes dévotions, mais je me suis quand même arrêté) qui m'a offert "Zeno".
La manie que j'ai de commencer parfois les livres par la fin fait que je n'ai pas lu le passage sur la cigarette. Je me suis arrêté avant le début, lorsque cette Allemande m'a quitté, j'ai préféré entamer un autre livre.

Tout ça pour dire que bien que ne l'ayant pas lu "in extenso", je me permets d'approuver le Uhlan lorsqu'il dit que le principal intérêt de ce roman (le seul ?), c'est d'être un roman comique. Je n'aurais jamais dépassé dix pages tant ce milieu bourgeois d'affairistes exhale l'ennui si Svevo ne faisait pas preuve d'autodérision à chaque page. Mais il faut bien dire qu'on est loin du style de Rousseau.
Si le dégoût de Nadine peut se comprendre, en revanche le nombrilisme dont elle parle n'est pas nouveau. Que faites-vous de Montaigne, Nadine ? Dès le XIVe siècle, les poètes ne livrent-ils pas leurs états d'âme ?

Ecrit par : Lapinos | lundi, 06 novembre 2006

Livrer ses états d'âme, tâcher de se connaître en se décrivant sans complaisance sont des choses assez anciennes certes. Mais la complaisance a consisté pendant longtemps à se flatter un peu, passer sous silence les petitesses - ce que Montaigne tente de ne pas faire. Puis peu à peu (je dirai que c'est Rousseau qui franchit la limite mais peut-être est-ce une erreur) la complaisance est devenue ce qu'elle est restée depuis : l'impudique outrage à la bienséance, le plaisir masochiste de provoquer sa propre honte publique en étalant ce qui n'a rien d'extraordinaire hormis ce fait que c'est étalé - ça peut être très bien étalé, je ne dis pas.

Et sur quelle tombe alliez-vous, Lapin, quand Gretchen vous détourna du devoir sacré ?

Ecrit par : Nadine | mardi, 07 novembre 2006

Si vous me permettez, Nadine, je crois que l'idée de mieux se connaître est un peu naïve, et je crois que c'est une des idées, d'ailleurs, que Svevo raille. Rousseau se justifie et cherche à donner une image juste de ses idées plutôt qu'il ne se met à nu devant son public. Vous imaginez un puritain se mettre à poil devant tout le monde, vous ? (Bien sûr, les puritains ont inventé la psychanalyse, mais probablement parce qu'ils commençaient à étouffer dans leurs corsets.)
J'aime Rousseau parce que son art est vivant, au-delà de ses contradictions et de ses mensonges.

Au cimetière Montmartre j'ai l'habitude de faire une petite tournée d'hommages, Chassériau, Greuze, H. Vernet. Je laisse Renan au Uhlan. Il vous est arrivé de vous y promener, peut-être, Nadine, en revenant d'une course rue du Poteau ?

Ecrit par : Lapinos | mardi, 07 novembre 2006

Une image juste de ses idées, la fessée qui fait tout drôle ? le ruban volé ? J'imagine parfaitement un puritain se mettre à poil devant tout le monde, oui. La partouze est une affaire de puritains, contrairement à l'adultère, je pense. Rousseau un siècle et demi avant Freud étouffait déjà dans son corset je crains. Toutefois bien sûr il n'écrit pas pour se connaître mais pour se justifier, d'accord avec vous, ou plutôt avec lui sur ce point, il est parfaitement clair. Mais c'est là que commence la complaisance nouvelle mode : je suis si bon et courageux que je ne rougirai pas d'être si vrai que vous saurez tout de moi, y compris ce que vous pouvez trouver chez vous mais que vous autres n'avoueriez à quiconque (il a tort, un forfait comme le ruban volé ça se confesse mais bon le pauvre n'était pas catholique).

Je n'ai jamais visité ce cimetière mais vous me donnez là une bonne idée. La rue du Poteau je n'y vais guère, vous savez. Mais c'est un fait que j'y ai trouvé les Poulpes et effectivement j'ai eu beaucoup de chance car depuis je regarde si on le trouve ailleurs et je ne l'ai plus vu nulle part.

Puisque je me retrouve à vous causer chez le Uhlan, Lapin, dites donc messieurs quand vous nous donnerez des nouvelles de la saison de peinture !

Ecrit par : Nadine | mardi, 07 novembre 2006

Je ne répondrai pas à votre petite provocation sur la saison de peinture, Nadine, qui prouve bien là une fois de plus le goût féminin pour les duels d'hommes - comme si vous ne saviez pas que la peinture est un sujet obligatoire de discorde entre votre ami et moi.

Je reviens à Rousseau, je voulais dire "juste" au sens d'"authentique", de "vrai" ; la démarche de Rousseau est de faire croire qu'il adopte un point de vue objectif, dépourvu de préjugés, sur le monde. C'est pour cette raison qu'il étale certains de ses travers, parce qu'un homme qui avoue publiquement ses fautes ne peut que dire la vérité. C'est de la rhétorique, et pas la moindre, à l'appui de sa philosophie.
Ce qu'il faut comprendre, la "morale" de l'anecdote, c'est que le cadre social de ce vol, le milieu aristocratique et inégalitaire dans lequel il a eu lieu, est mauvais, bien plus mauvais que le timide Rousseau qui sait gagner la sympathie de son public (sauf Nadine).

Si pour moi tous les points de vue philosophiques se valent, en revanche dans la manière de les promouvoir, il y a des nains et des géants.

D'ailleurs je ne partage pas votre conception de la partouze et je vous garantis que la Vienne de Freud était beaucoup plus étouffante que la Genève de Rousseau, à qui son père a laissé les coudées assez franches.

(Oui, les cimetières sont un des rares endroits où l'on peut se promener à Paris quand il fait chaud sans être dérangé par des flopées de bobos.)

Ecrit par : Lapinos | mardi, 07 novembre 2006

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