dimanche, 26 juillet 2026
Bresson, cinéaste et moraliste
Robert Bresson se révèle écrivain et même moraliste dans ses Notes sur le cinématographe. En écrivant sur son art, il en vient à évoquer tout ce qui constitue son univers de pensée et son musée imaginaire. Bresson est un maître à filmer, mais aussi un maître à penser l’image, voire à penser tout court, car on trouve sous sa plume nombre de notations qui s’apparentent à la maxime de vie comme au précepte esthétique.
Il cite ou commente des écrivains et des philosophes : Dante, Montaigne, Pascal, Racine, Mme de Sévigné, Milton, Montesquieu, Rousseau, Chateaubriand, Baudelaire et Proust. Mais il cultive aussi pour lui-même l’art de la formule brève comme en témoigne celle-ci, tout à fait digne d’un philosophe : « Une chose vieille devient neuve si tu la détaches de ce qui l’entoure d’habitude. »
Parmi les auteurs cités, Montaigne et Pascal occupent une place de choix, et de l’auteur des Pensées, on retrouve une phrase qui définit en quelque sorte l’esprit religieux ou la métaphysique de Bresson : « Ils veulent trouver la solution où tout n’est qu’énigme. » Le jansénisme du cinéaste se trouve dans ce qui ressemble à une règle pour lui-même : « Mettre dans une image ce qu’un littérateur délaierait en dix pages. »
Quant au monde de l’art, à commencer par la musique, Bresson cite ou évoque Purcell, Bach, Vivaldi, Mozart, Debussy, Léonard, Corot, Renoir et Cézanne. Il ne cite aucun cinéaste ; tout juste mentionne-t-il Dreyer, mais pour le critiquer. Son art de référence reste la peinture – sa première vocation – plus que le cinéma, avec l'exigence qu'il se donne d'avoir l'œil du peintre, car celui-ci crée en regardant.
Bresson oppose le cinématographe au cinéma, la fragmentation à la représentation, le modèle à l’acteur. Mais s'il rejette l’illusionnisme, il succombe lui-même à l’illusion. Ses films sont vrais autant qu’ils peuvent l’être (Mouchette ou L'Argent notamment), à l’opposé du mélange de vrai et de faux qui caractérise le théâtre filmé ; ils n’échappent pas pourtant à la loi de la (re)composition, même fragmentée, de la réalité sensible.
A la musique, il reproche de prendre trop de place au cinéma, sans donner plus de valeur à l’image. Il voudrait se l’interdire et ne semble l’admettre qu’à la condition qu’ait été épuisé « tout ce qui se communique par le silence et l’immobilité ». Il sait bien que la musique peut entrer dans ce qu’il appelle « une sorte de relais » entre l’image et le son pour définir le cinématographe. Et elle est bien présente dans quelques-uns de ses films majeurs (Journal d’un curé de campagne ou Un condamné à mort s’est échappé).
Mieux qu’un moraliste, Bresson demeure un artiste, doublé d’un croyant à peine dissimulé. Bernanos, dont il a adapté deux romans, n’est jamais cité dans ses notes, et Dostoïevski, dont il a adapté une nouvelle et un roman, ne l’est qu’à travers Proust. Que comprendre ? Ces deux auteurs l'habitaient tellement qu'il n'avait point besoin de les citer.
09:38 Publié dans Kino | Lien permanent | Tags : bresson

