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mardi, 28 novembre 2006
Mann versus Jünger
C’est notamment dans leurs rapports avec l'Allemagne que Thomas Mann et Ernst Jünger s’opposent. Mais l’enracinement n’est pas chez celui que l’on croit, ni à l’inverse le déracinement ou, pour être plus exact, le détachement.
Chez Mann, il y a l’ambition, mimétiquement goethéenne, d’appréhender le monde dans sa totalité, mais à travers un prisme avant tout germanique. Il n’a ni l’encyclopédisme ni l’universalisme d’un Goethe encore marqué par le Siècle des Lumières. Le nationalisme culturel du jeune Nietzsche et du Wagner mûr à l’école duquel il s’est formé continue de le marquer jusqu’à la fin. Le Mann de la maturité a beau vouloir s’en arracher après La Montagne magique, il y revient par des moyens détournés, malgré Joseph et ses frères, en évoquant le sombre et symbolique destin d’un musicien allemand (Docteur Faustus) ou en reprenant, plus ironiquement, le personnage d’un aigrefin dans l’Allemagne industrieuse d’avant la Grande guerre (Les Confessions du chevalier d’industrie Félix Krull). Au fond, son œuvre qui demeure introspective n’en finit pas de sonder l’âme allemande.
Mann a certes sur Jünger cette supériorité d'être, dans la lignée de Goethe et de Fontane, l’Ecrivain allemand du XXe siècle ; mais il a aussi cette infériorité de ne pouvoir s’élever au-dessus de l’esprit allemand, à force de vouloir l’incarner, et d’être par conséquent moins goethéen, moins apollinien, moins serein que le Jünger des Chasses subtiles ou de L’Auteur et l’écriture. Après une rupture par étapes avec son premier conservatisme, entre 1922 et 1933, Mann se veut libéral et progressiste, à l’image du Settembrini de La Montagne magique ; mais pendant son exil américain, et jusqu'à sa mort en Suisse en 1955, il a paradoxalement plus de mal que Jünger, lui aussi passé par le nationalisme, à se défaire de l’Allemagne, à se libérer de ses mythes et de ses démons.
Le Jünger d’après-guerre au contraire, entre la figure du Rebelle et celle de l'Anarque, s’impose comme un maître de la marge et du détachement, adoptant avec ironie le point de vue de Sirius sur son époque, annonçant avec clairvoyance l’avènement d’un Etat universel en même temps que le règne des titans. Le paradoxe veut que le conservatisme, qui perdure chez le dernier Mann à travers son rapport intime avec l'Allemagne, se situe en marge de la nation chez le Jünger de la maturité. Sans doute ne faut-il pas être dupe d’un retrait tactique de la politique, lié au désenchantement d’une Allemagne diminuée, encore divisée et occupée. Il n’y en a pas moins chez Jünger, plus que chez Mann, la possibilité d’un détachement, sinon d’un dépassement, de la nation par le recours à la nature, par le refuge dans l’être et non seulement dans le savoir.
23:55 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature, conservatisme



Commentaires
Si l'âme allemande est insondable, c'est qu'elle n'existe pas ; il n'y a qu'une illusion d'âme, de patrie, de littérature allemande, une illusion suffisante pour entretenir des états d'âme romantiques dangereux.
Si je ne me trompe, Jünger est plus "Européen" à la fin de sa vie qu'Allemand, non ? Vous ne pouvez pas mettre vraiment à son crédit la clairvoyance, vu que tous les hommes d'élite partagent cette idée depuis le XIXe siècle, voire depuis le XVIIIe, que le règne des titans est en marche. Je crois que c'est un Allemand, Grimm, mal connu en dehors des contes, qui est un des plus visionnaires. Tandis que ses confrères philosophes s'abîment dans des spéculations philosophiques parfois amusantes, mais assez vaines, à la remorque des Anglais, il prédit le rôle fondamental du géant russe dans les siècles à venir. Ça n'a l'air de rien aujourd'hui où on est habitué à refaire l'histoire à partir de la fin, mais c'était une prévision que beaucoup de faits alors permettaient d'infirmer.
Ecrit par : Lapinos | mercredi, 29 novembre 2006
Jünger est plus européen que Mann, oui. C'est tout le paradoxe qui inverse leurs rapports avec l'Allemagne : le plus allemand est l'exilé (Mann), et le plus cosmopolite celui qui passe pour le plus conservateur (Jünger).
Ecrit par : Le Uhlan | mercredi, 29 novembre 2006
Pardonnez-moi mais on peut être Européen sans être cosmopolite et en étant conservateur, très conservateur même. Après tout l'Europe existait naturellement bien avant l'Allemagne, et même la France.
Vous savez bien que les nations ne sont que le résultat du partage d'un héritage unique. Ne confondez-vous pas le découpage territorial et politique et le découpage linguistique ?
Ecrit par : Lapinos | mercredi, 29 novembre 2006
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