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samedi, 31 octobre 2026

De l'individualisme considéré comme un présentisme

L'individualisme est l’attitude, la tendance ou la doctrine qui accorde la primauté à l’individu au sein de la société ; mais c’est aussi un rapport au temps, qui privilégie le moment présent en regard du passé et de l’avenir auxquels l’individu ne s'intéresse pas avec la même intensité ou seulement dans la mesure où ils peuvent l'intéresser pour l’exercice de la pensée.

Pascal a bien montré pourtant que le présent ordinaire nous blesse et qu’à cause de cela nous ne sommes jamais tout à lui. Malgré tout, le temps présent donne aussi à l’individu l’illusion de la puissance dans les cas extrêmes ou, à tout le moins, l’idée d’une possible maîtrise du destin en dépit de certaines lois de la nécessité.

L’individualisme trouve son origine dans la Renaissance qui vit apparaître un nouveau rapport au temps ou, plus exactement, à l'éternité. L'horizon de la vie éternelle a commencé à reculer dans l'esprit des hommes avec le processus de pacification des mœurs  – décrit par Norbert Elias – qui a rendu possible la naissance d'une authentique conscience de soi. Par la suite, les philosophes de tendance libérale, de Locke à Mill, n’ont eu qu'à tirer les conséquences politiques de ce véritable changement de civilisation.

Le XIXe siècle – qui fut le siècle libéral par excellence – a ouvert un nouvel âge pour l’individualisme par un nouveau rapport au temps induit par les idées noires des poètes romantiques, mélancoliques et solitaires, mais également par le franc rejet d'une vie après la mort qui se trouve chez un philosophe matérialiste comme Feuerbach aussi bien que chez un anarchiste d'esprit individualiste comme Stirner. Il faut aussi évoquer Nietzsche qui, en rejetant toute idée d'arrière-monde, a cherché dans ce monde une forme de salut profane et néanmoins héroïque à travers la figure du Surhomme.

Durant le même siècle, Tocqueville – ainsi qu’il le montre dans sa seconde Démocratie en Amérique – a compris que l’individualisme moderne se caractérisait notamment par un nouveau rapport au temps, sans toutefois y voir un lien nécessaire avec la fin ou la crise de la religion, mais seulement avec l’avènement du régime démocratique :

« Ainsi, non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le refermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur. »

Le prophétisme de ces mots est tout à fait frappant, car nous trouvons là quelques-uns des traits de notre monde contemporain : l’effacement des ancêtres, la négligence de la descendance et l’enfermement du moi (en dépit ou à cause du temps infini passé sur des écrans). Autrement dit, rien ne compte plus pour l'individu centré ou replié sur lui-même que l'instant présent, qui n'a pourtant plus les mêmes attraits que dans le Carpe diem d'Horace.

11:38 Publié dans Philosophia | Lien permanent | Tags : tocqueville