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samedi, 15 avril 2006

La bile jubilatoire de Jean Clair

Il ne faut pas s’effrayer du titre du dernier livre de Jean Clair. Il n’est rien de plus jubilatoire que son Journal atrabilaire. Une langue riche et savoureuse, des notations mordantes, parfois précieuses, rarement convenues, révèlent un authentique écrivain.

Le jugement de Clair sur l’époque a beau être sévère, implacable même, il ne s’interdit pas de sourire. Il a l’ironie d'un professeur de bon goût qui distribue mauvaises notes et zéros pointés. Toutefois, il n'est pas que dans la posture du vieux con en chaire, de l'érudit mauvais coucheur. Il se montre sensible à l’évocation du milieu modeste d’où il vient. Sous la cuirasse de l'homme établi, perce une émotion sincère, désespérée : celle de voir s'effondrer le monde où, jeune, il rêvait de s'élever.

Rien de contemporain ne trouve grâce à ses yeux. La modernité n’est pas honnie, seulement la contemporanéité. Mais tout y passe : l’omniprésence du bruit, la tonitruance du téléphone portable, l’invasion du tag, la vacuité de la télévision, la désodorisation du corps, la désarticulation de la langue, la dégradation physique de la France. Même les musées se mettraient à ressembler à des cénotaphes. Tel est le sombre tableau de l’époque peint, sur le mode impressionniste, par un mélancolique plus près de la bile que du spleen.

On y trouve quelques touches claires néanmoins : le voyage en avion, qui évoquerait le désert des ermites, et le voile musulman, qui contrebalancerait la tyrannique impudeur d’aujourd’hui tout en rappelant l’innocent fichu d’autrefois. Mais Clair n’est-il pas là dans le paradoxe ou la naïveté ? On en vient à se demander s’il n’est pas seulement dans une posture bilieuse ou s’il n’en reste pas, comme certains réactionnaires de papier, à la prémisse pour s’éviter de conclure.

00:00 Publié dans Lettres | Lien permanent | Tags : réactionnaires